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Agence Tchadienne de Presse et d’Edition
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Au croisement de la sculpture et de la musique, l’artiste tchadien, Mawndoé Célestin, trace un chemin singulier dans le paysage culturel national. Sculpteur le matin, musicien le soir, il incarne une génération d’artistes qui ne se contentent plus de créer : ils entreprennent. Son concept, « Au nom de l’art », est à la fois un projet de vie, un engagement éducatif et une réflexion sur l’économie culturelle au Tchad.
À l’origine, « Au nom de l’art » est le titre d’une chanson. Mais très vite, l’expression dépasse le cadre musical pour devenir un manifeste personnel. « Je suis à la base sculpteur et musicien. Le matin, je fais de la sculpture. Le soir, je fais de la musique. Une partie de mon travail part à la salle de production, l’autre à la salle de spectacle. Je ne savais pas que cela pouvait influencer ma vie. C’est après que je m’en suis rendu compte et que j’ai décidé de partager cela avec les enfants ». À travers ce concept, Mawndoé célestin, veut emmener les jeunes « dans la pleine nature », loin des distractions et des déterminismes sociaux, pour qu’ils se découvrent eux-mêmes.
Ici, l’art paraît comme un outil d’éveil, d’introspection et de transformation sociale. Lorsque Mawndoé débute, le métier d’artiste n’a ni reconnaissance économique claire, ni modèle structuré au Tchad. « L’art en tant que métier n’existait pas au Tchad à l’époque. Ce n’était pas facile pour moi. Pas de modèle économique, pas de réussite visible. J’ai tenté par trois reprises avant de réussir ce projet ». Dans un contexte où les priorités nationales étaient axées sur la santé, l’éducation, la sécurité et bien d’autres domaines, la culture peinait à se positionner comme secteur économique. « Pour parler d’industrie, il faut parler de marché. Quand tu prends le marché tchadien à l’époque, la priorité n’était pas l’art », reconnait-il. Ce constat pose les bases d’une réflexion plus large sur l’économie culturelle d’où sans marché structuré, l’artiste se doit d’inventer ses propres mécanismes de survie.
Pour Mawndoé célestin, être artiste ne suffit pas. Il faut aussi être stratège. « Être artiste, c’est être créateur et vendeur. Mais créer et vendre à qui ? Où ? Comment ? Si tu restes simplement créateur, tu vas mourir ». Face à l’absence de producteurs et de promoteurs, il choisit l’autonomie. « Je me suis dit : s’il n’y a pas de producteur, pas de promoteur, j’apprends moi-même à connaître le profil de mon consommateur ». Autoproducteur, autopromoteur, il apprend à étudier son marché, à définir sa cible et à structurer son offre artistique. « Tout dépend de l’objectif quand on est artiste. Il faut bien déterminer sa cible lorsqu’on produit. On ne doit pas confondre le public avec le peuple ». Dans sa vision, l’industrie culturelle rime nécessairement avec marché : « Industrie rime avec marché. Il faut créer, produire, vendre après avoir mené des études de marché ».
Entre réalité et résilience
Aujourd’hui, Mawndoé célestin, affirme tirer plus de 40 % de ses revenus de son art. Une performance rare dans un environnement où la monétisation reste fragile. « Je vis de mon art à plus de 40 % ». Le streaming, par exemple, ne génère quasiment pas de revenus au Tchad. « Il n’y a pas de rémunération en termes de streaming au Tchad. Cela n’empêche pas de partager les contenus de mes chansons sur ces plateformes», déclare-t-il. Pour lui, exister économiquement conditionne l’existence sociale. « Si tu n’existes pas économiquement, tu n’existes pas socialement». Cette phrase résume l’un des enjeux majeurs de l’économie culturelle tchadienne : structurer un écosystème où la création peut devenir une source durable de revenus.
L’artiste ne prétend pas transformer à lui seul le pays. Il adopte une posture pragmatique. « À défaut de changer le Tchad, je peux changer ma vie au Tchad ». Sa démarche repose sur la cohérence entre parole et action. « Il faut poser les actes qui accompagnent les paroles ». Il appelle les jeunes à la responsabilité économique, dans un contexte où plus de 80 % d’entre eux ne produiraient pas 1 000 F CFA par jour. « Il n’y a pas de honte à faire de petits métiers pour avoir de l’argent. Arrêtez de vous plaindre et prenez-vos destins en main », interpelle-t-il. Pour lui, la perception des autres dépendent d’abord de l’image que l’on a de soi.
L’artiste insiste sur la nécessité de ne pas instrumentaliser l’art au nom d’un patriotisme mal compris. « Ne pas vendre au nom du patriotisme. Rester dans la beauté. Mettre en valeur ce qu’on a chez nous. Il faut savoir vendre son image quand on est populaire. Comment, à qui et pour quelle cause ? », conseille l’entrepreneur musical.
Man-Ya Allah Gisèle