

Mawndoé n’a jamais oublié ce moment à Niamey, lorsqu’il a dû vendre sa guitare, son seul bien précieux, pour payer le voyage qui le mènerait à Ouagadougou.
Il avait la vingtaine, la tête pleine de rêves, mais le cœur lourd d’incertitudes. Seul, loin de chez lui, il tenait dans ses mains la promesse d’un avenir qu’il devait construire pas à pas. Ce geste, à la fois douloureux et déterminé, symbolise toute sa carrière : chaque obstacle est une chance de grandir, chaque perte, une force pour avancer.
Mawndoé a grandi à Moundou, dans le sud du Tchad, entouré de l’art de son père sculpteur et de la créativité qui flotte dans sa maison. Très tôt, il rêve grand. Il ressent ce désir de découvrir le monde et de faire vivre sa passion. L’art devient pour lui un refuge, un langage universel qui dépasse les frontières de sa ville natale. Le monde l’appelle, mais les moyens sont modestes.
La trajectoire de Mawndoé s’inscrit dans une longue tradition de mobilité en Afrique de l’Ouest et du Centre. Selon la plus récente cartographie régionale des mobilités développée par l’OIM en juin 2025, 11,3 millions des migrants internationaux résident dans la région, dont 77 % viennent d’un autre pays de la sous-région. La cause principale des déplacements sont les raisons économiques ou professionnelles.
Le Burkina Faso, où Mawndoé a choisi de s’installer, figure parmi les principales destinations pour les migrants, aux côtés de la Côte d’Ivoire, du Nigeria et du Tchad, accueillant de nombreux artistes, commerçants et entrepreneurs venus d’ailleurs.
Les migrations en Afrique de l’Ouest et du Centre ne sont pas un phénomène récent : elles ont façonné les sociétés, les cultures et les économies depuis des siècles. Des routes est-ouest, historiques, ont servi à la fois au commerce et à la mobilité des talents, offrant à des personnes comme Mawndoé l’opportunité de se réaliser, de partager leur art et de contribuer à l’enrichissement culturel et économique des pays d’accueil.

Son premier pas hors du Tchad le mène au Niger où il est invité à un festival, avec son groupe Inch’Allah. Enthousiaste, il débarque à Niamey, mais la réalité est loin de ses rêves. Sans ressources, il doit trouver le moyen de financer son chemin.
« Me retrouvant seul et désespéré, j’avais écrit une lettre à mon meilleur ami étudiant au Burkina Faso qui m’a conseillé de continuer à Ouagadougou. N’ayant pas les moyens, c’est là que j’ai dû vendre ma guitare, la seule richesse que j’avais, et faire quelques cafés-concerts à Niamey afin de payer mon transport », confie-t-il.
Arrivé à Ouagadougou, une rencontre va changer sa vie. En 2001, Mawndoé fait la connaissance du rappeur burkinabè Smarty et ensemble, ils donnent naissance à Yeleen, une aventure humaine et artistique qui marquera durablement le rap africain.
« Comme moi, Smarty était venu de la Côte d’Ivoire et ensemble nous avons écrit une des plus belles pages du rap burkinabè et surtout de la musique africaine », dit-il avec fierté.
Pendant dix ans, ils enchaînent albums et tournées, traversant les frontières et touchant des milliers de jeunes avec leur musique. Yeleen devient un symbole d’intégration culturelle : deux artistes venus de pays différents qui unissent leurs talents pour créer une œuvre commune, porteuse de sens et d’inspiration.

Après des années à explorer, apprendre et partager son art au Burkina Faso, en France et en Côte d’Ivoire, Mawndoé revient au Tchad, mais pas seulement pour lui. Avec son projet Au nom de l’Art, il se lance dans l’entrepreneuriat culturel pour former la nouvelle génération d’artistes, leur transmettre son savoir et leur apprendre à vivre de leur art tout en valorisant la culture tchadienne dans le monde.
« Aujourd’hui je fais partie des pièces maîtresses de la culture au Tchad grâce à tout ce que j’ai appris au Burkina Faso. Avec ce projet, j’accompagne la nouvelle génération et je leur apprends à exporter et valoriser la culture du Tchad », explique-t-il.
C’est en février 2025, que son chemin trouve son moment le plus émouvant et symbolique. Vingt-cinq ans après avoir vendu sa guitare pour atteindre Ouagadougou, la capitale burkinabè, Mawndoé revient, cette fois en membre du jury officiel du Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou (FESPACO), accueilli comme un artiste accompli et un ambassadeur de la culture.
« Être invité au Burkina Faso comme membre du jury de la catégorie long métrage du FESPACO est le plus beau cadeau artistique que j’ai reçu. Merci au Burkina Faso de m’avoir donné la double nationalité et d’avoir fait de moi un chevalier de l’ordre du mérite avec la médaille culture », confie-t-il, ému.

L’histoire de Mawndoé est bien plus qu’un récit personnel, c’est une leçon de vie où courage, créativité et résilience s’entremêlent et deviennent un levier pour bâtir des sociétés plus ouvertes, plus riches et plus connectées. Son parcours nous rappelle que la migration est une force, une source de transformation, un levier de paix, de développement et d’intégration culturelle.
« Au Burkina Faso, j’ai trouvé une terre d’accueil et des frères et sœurs qui m’ont intégré dans leur société. En retour, j’ai enrichi la scène artistique locale, apporté ma touche et contribué à l’essor du rap burkinabè », conclut Mawndoé, l’indigent migrant devenu célébrité africaine.
Ecrit par Vincent Kiendrebéogo, Chargé de Communication à l’OIM Burkina Faso.